Archives mensuelles : avril 2011

Cascadeur: choc émotionnel

Il y a peu de temps, je suis restée là un long moment à regarder une affiche dans le métro: elle représentait un homme de dos portant un casque de moto blanc recouvrant un masque de catch et vêtu d’un blouson noir avec cette inscription en lettres rouges entre deux étoiles: « CASCADEUR ». Après quelques recherches, je découvre qu’il s’agit d’un auteur compositeur interprète pianiste français, qui sort son premier album inclassable (électro-pop?) The human octopus. Je lis une interview de lui. Sous la panoplie anti-chocs, sous les remparts, se cache un être d’une grande sensibilité, le cascadeur incassable est en fait de son vrai et fragile nom, Alex Longo: « Je me sens tellement nu qu’il a fallu que je me parre de pleins de vêtements. Sans mes cagoules et mes casques, je ne tiendrai pas le coup au niveau émotif. Il me fallait trouver une parade à la hantise d’être submergé par l’émotion au moment d’interpréter mes morceaux. L’idée de Cascadeur m’a semblé idéale. Je me suis constitué une panoplie en me souvenant d’un jouet que je possédais enfant. » Une tenue de combat qui sert à se protéger de l’incompréhension des autres, à préserver sa sensibilité, en gardant intactes les émotions innées de l’enfant que nous étions en chacun de nous pour ne pas les oublier: il dit à propos de ses textes qu’ils « s’inscrivent dans un travail de reconstitution et de visite dans le temps qui questionne le rapport à l’enfance ». Sur scène, l’artiste joue devant des vidéos et utilise des objets insolites qui évoquent notre enfance comme une petite boîte à musique sur le magnifique « Into the wild » ou bien La dictée magique sur « Meaning »(« But someday you understand meaning of my worlds »). Pour se faire entendre, il lui arrive de sortir un amplificateur pour la voix, cet organe si délicat qui a dû mal parfois à exprimer avec les mots des émotions intérieures si intenses : Cascadeur sait apprivoiser le silence majestueux (« I’m a speaker of the silence »).

On ne voit jamais son visage « I’m a stranger/I’m invisible » (« Meaning »). Cascadeur compose, joue et chante seul (ou accompagné d’une chorale sur « Meaning »), en anglais, toujours casqué ou masqué en Luchador derrière ses machines. Sa musique sonne comme une langoureuse berceuse, une échappée sonore aux effluves oniriques. Sa voix mélancolique atteint des notes très aiguës et me transporte entre rêve et réalité. C’est parti pour un tour de douceur. Je ferme les yeux. Je porte un casque sur la tête qui diffuse la voix et la musique de Cascadeur. Mes pieds ne touchent plus le sol. Un bruit de moteur. Le temps s’étire, je n’ai aucune idée de l’heure. Je suis assise derrière un homme, je vois son dos, son blouson et son casque qui me protègent du vent, du froid, de tout… Je ne vois pas son visage mais je le connais. Et je me sens si bien, si détendue, en apesanteur. Je me serre contre lui, je mets mon bras autour de sa taille. Cascadeur accélère. Mon coeur bat plus vite, plus fort. Cinquante au compteur, trois cent dans mon coeur. Je me sens vibrer, je n’ai pas peur. Je sais que je touche là au bonheur. Cascadeur me sourit dans le rétroviseur. La machine penche et tourne… Paris illuminé défile devant mes yeux émerveillés : le Louvre, Notre Dame, les quais de Seine, Pigalle, le Moulin rouge tourne et tourne… Stop, au feu, rouge comme son étoile sur le casque, Cascadeur sort de sa poche une petite boîte à musique et tourne la manivelle en me fredonnant « Your shadow »: sa voix cristalline se faufile dans mon casque jusqu’à mes oreilles. Cascadeur relève sa visière et se retourne pour me regarder… Mon coeur s’emballe. Mais l’album s’achève déjà sur le somptueux « Highway 01 ». Je réouvre les yeux. Je ne porte plus de casque et mon bras n’entoure que du vide sidéral. Le conducteur n’est plus là. Pas un bruit. « I’m the question now to your answer » (« Meaning »). Les pieds ancrés au sol, je suis seule et j’ai froid dans les rues de Paname. Je regarde les étoiles scintiller dans le ciel: j’attends qu’il revienne: « I’m waiting in the rain, in the storm, I’m waiting for someone… (« Waitin »). Alors, je rallume la platine, j’appuie sur Play. Je ferme les yeux et j’entends à nouveau le bruit du moteur qui fredonne… come on, reviens Cascadeur… (lire la suite postée le 09 octobre 2011: « Cascadeur à La Cigale le 7 octobre 2011: que saigne mon coeur… »)

Posté par Miss Nelson le 25/05/2011

Lire le live-report du concert à La Cigale le 7 octobre 2011
Plus d’infos sur Cascadeur: http://www.cascadeursound.com/
http://www.myspace.com/cascadeur
A l’affiche de Solidays le vendredi 24 juin 2011, à La Cigale le vendredi 7 octobre 2011. Et en tournée dans toute la France

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Le voyage imaginaire d’Hugo Pratt

Exit « Les Masques de Jade », exposition prévue à la Pinacothèque de Paris, finalement annulée et remplacée par « Le voyage imaginaire d’Hugo Pratt », présentée jusqu’au 21 août.

L’exposition retrace la biographie du vénitien Hugo Pratt à travers une centaine d’aquarelles comme issues de carnets de voyages réels et de rêves éveillés à la découverte d’îles imaginaires (où es-tu merveilleuse Escondida?) et de peuples oubliés. A la vue de ces dessins aux couleurs chaudes terre de sienne ou diluées dans l’eau salée, mon imagination s’envole et s’égare vers ces lointains rivages et je pense à « Cargo Culte » dernier acte de Histoire de Melody Nelson (Gainsbourg): « Où es-tu Melody… Au hasard du courant as-tu déjà touché/Ces lumineux coraux des côtes guinéennes/Où s’agitent en vain ces sorciers indigènes/Qui espèrent encore en des avions brisés ». Point de fille aux cheveux rouges ici mais il y a une fille farouche aussi, Pandora, celle que Corto Maltese rencontre dans La Ballade de la mer salée et qu’il appelera « Bijou romantique ».

C’est si étonnant de découvrir que celui qui pour moi ne dessinait qu’en noir sait si bien manier les couleurs,

notamment le rouge. Et puis, une aquarelle très belle et très troublante car si différente des autres, à part, retient mon attention: une femme brune, visage de profil, seins nus, et cheveux au vent. En arrière plan, l’azur du ciel coule dans sa chevelure sombre et teinte sa peau d’un étrange bleu: elle me fait penser à Jill, La femme piège aux cheveux et larmes bleus d’Enki Bilal. C’est comme si Hugo Pratt avait peint Jill à sa façon.

Puis, je descends un escalier dans la semi-pénombre pour atteindre une petite salle. L’envie de voyage me tanne de plus en plus et la faim me tenaille: je dégaine une petite compote à boire de ma poche. Il me semble qu’une douce voix chuchote dans mon oreille pour me dire qu’on n’a pas le droit de manger ici. Corto, Hugo? Face à moi, un grand dessin de l’énigmatique Corto Maltese qui me sourit: je rougis. Je range ma compote. Je me retrouve au milieu d’une salle à peine éclairée: tout autour de moi est affichée l’intégralité des planches en version originale qui constituent l’album de La Ballade de la mer salée, le premier où le personnage de Corto Maltese entre en scène. Le voyage immobile commence. Je peux entendre le chant des albatros onduler dans le vent iodé: « vastes oiseaux des mers/Qui suivent, indolents compagnons de voyage/Le navire glissant sur les gouffres amers (Baudelaire, « L’Albatros », Les Fleurs du mal). Corto Maltese allume une cigarette « sous le soleil exactement, juste en-dessous ». Des perles d’eau salée roulent sur les joues de Pandora. Escondida, éternelle Atlandide, cachée dans l’archipel imaginaire d’Hugo Pratt, apparaît enfin devant moi.

« Le voyage imaginaire d’Hugo Pratt », à la Pinacothèque de Paris, 8e, du 17 mars au 21 août 2011.
Plus d’infos ici: http://www.pinacotheque.com/index.php?id=582

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Miro sculpteur au Musée Maillol

Une amie revenant des Etats-Unis me parlait d’une exposition qui lui a beaucoup plu sur les résonances artistiques de l’amitié entre Calder et Miro à travers leurs oeuvres respectives: aux mobiles de l’Américain répond la peinture du Catalan. Cela m’a justement donné envie d’aller au Musée Maillol à Paris qui présente une centaine de sculptures de Joan Miro jusqu’au 31 juillet: des bronzes et des céramiques qui n’ont pas fait l’objet d’une exposition à la capitale depuis très longtemps. On peut y admirer des assemblages colorés surréalistes et des bronzes plus traditionnels… c’est Calder d’ailleurs qui inspirera l’envie à Miro d’apporter des couleurs très vives à ses bronzes.

La plupart des sculptures sont issues de la collection privée de la fondation de Marguerite et Aimé Maeght située à St Paul de Vence. Petite anecdote découverte lors de cette exposition: c’est dans les années 60 que Miro fait visiter cette collection à Duke Ellington, venu dans la région pour participer à un festival. Ne parlant pas la même langue, ils ne se comprennent pas. Mais Ellington, fortement ému par les oeuvres de Miro, improvise un blues pour lui intitulé « Blues for Joan Miro ». Leur langage commun est celui de l’Art: le blues d’Ellington colore le bronze de Miro de lumières primaires rouges, vertes et bleues…

« Miro sculpteur » du 16 mars au 31 juillet 2011, Musée Maillol Paris
Toutes les infos ici:  http://www.museemaillol.com/

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Le film du mois de mars: Winter’s bone

De tous les films vus en ce mois de mars, (Avant l’aube, Winter’s bone, Fighter), c’est Winter’s bone, film américain réalisé par Debra Granik, qui m’a fait l’effet d’un électrochoc cinématographique dont je ne suis pas prête d’oublier l’ambiance rêche et les images sèches.

La caméra de Debra Granik ne lâche pas le visage nu de Jennifer Lawrence sans une once de maquillage qui joue le rôle principal: Ree, une adolescente de 17 ans qui élève seule son frère et sa sa soeur plus jeunes qu’elle puisque leur mère, qui erre comme une âme en peine le regard effroyablement vide, est incapable de s’occuper ni d’eux, ni d’elle-même. Ils sont tous abandonnés par le père sorti de prison qui a donné comme caution leur maison familiale, leur seul toit. S’il ne se présente pas à l’audience du tribunal, la famille sera expulsée. Ree part donc seule à la recherche de son père et apprend qu’il a été tué: pour garder la maison, elle devra apporter la preuve que son père est bien mort.

Sans aucune autre bande son que celui du souffle du vent glacial pour l’accompagner, Ree arpente sans peur la forêt du Missouri où elle vit, à la rencontre de curieux habitants, sortes d’hommes et de femmes des cavernes, pas très causants, tous aussi loufoques les uns que les autres, souvent dérangés, parfois violents, voire vraiment barrés. Ils lui jouent un petit air de banjo, la repoussent, la menacent ou la tabassent, c’est selon (aucune image de violence gratuite n’est montrée: par exemple, Ree se fait tabasser dans un garage tandis que la caméra reste silencieusement face à la porte refermée).

On ne verra jamais le père, tout au plus sera suggéré ce qu’il en reste lors d’une étrange scène onirique entre cauchemar éveillé ou réalité hébétée, où des femmes, un peu sorcières, emmènent Ree dans un canot glissant lentement sur une eau noire recouvrant l’impensable… Cette curieuse scène hantera longtemps le spectateur. On traverse des moments tantôt bruts de décoffrage, tantôt empreints de pure poésie (la scène finale avec l’oncle de Ree qui joue du banjo avec les enfants est superbe). Il faut voir cette gamine faire plier un à un tous ces personnages qui croisent son chemin pour aller jusqu’au bout de sa quête. Jennifer Lawrence crève littéralement l’écran.

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Les Têtes Raides le 14 mars 2011 au Bataclan pour L’An demain

Retour très attendu des Têtes Raides en tournée actuellement pour présenter sur scène les 13 titres qui composent leur nouvel opus intitulé L’An demain. Bien qu’offrant un son immédiatement reconnaissable dès le premier morceau éponyme, Les Têtes Raides savent encore incontestablement nous enchanter, nous bouleverser, nous renverser la tête et le coeur, faire vibrer nos émotions les plus intenses… je pense notamment au morceau de cet album que j’apprécie le plus: « Fulgurance », morceau sur lequel justement s’ouvre le concert au Bataclan du lundi 14 mars où j’étais et où le groupe joue encore ce soir. Ce titre d’une puissance incroyablement sensuelle et vivante, qu’aurait pu chanter Bertrand Cantat, me secoue le coeur comme un shaker et me laisse à la dernière note sur le carreau: « faudra vivre à tout prix… il pleut des gouttes d’or sur la peau de nos corps/maintenant qu’il fait beau je suis à fleur de peau/fulgurance, offre-moi cette dance, injecte-moi les flammes de la transe/fulgurance, offre-moi cette Chance, envole-moi à m’en perdre les sens. »

Ce concert au Bataclan fut énergisant. Je ne les avais pas vus depuis leur tournée pour leur album Fragile. Presque tous les titres de l’album ont été joués et chantés par un Christian comme d’habitude habité par des textes encore et toujours engagés (« Angata »: « faut pas croire qu’elle nous blesse … elle est morte, elle s’affaisse, ta forteresse », « Je voudrais » pour les SDF), d’amitié (le poignant « Gérard » le mécano) et d’amour (la lumineuse « Emma » mais sans Jeanne Moreau qui chante en duo sur la version de l’album).

Ils ont fait trois rappels chaque fois plus forts et ont joué beaucoup d’autres anciens morceaux comme « L’iditenté », le titre composé avec Noir Désir extrait de l’album Gratte Poil, qui fait à chaque fois chanter le public parisien à l’unisson: « que Paris est beau quand chantent les oiseaux/que Paris est laid quand il se croit français », et bien sûr « Ginette » avec la lampe de cuisine qui descend lentement sur scène: tout le monde a compris avant même que les premières notes ne se fassent entendre dans la salle: c’est toujours étonnant de voir tous ces gens qui ne se connaissent pas se prendre par le bras et chantonner en coeur le refrain qui n’en finit pas de finir… : on voudrait passer toute la nuit là tous ensemble… Ce moment est devenu incontournable à chaque concert des Têtes Raides: un instant d’émotion vibratoire qui traverse tout le public comme un courant alternatif. Les Têtes Raides nous saluent: « Au revoir Paris! ». On ressort de là… vivants ! « Y a pas la vie si y a pas la folie, la lâche-pas elle passera qu’une fois/j’sais pas si mieux mais j’te boufferai les yeux, on est vivant tant qu’il est encore temps » …

Les Têtes Raides en concert au Bataclan à Paris le 4 avril 2011 (ce soir!), au Zénith à Paris le 16 novembre 2011 et en tournée dans toute la France.
Plus d’infos sur http://www.tetesraides.fr/#/concerts/

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