Thiéfaine à Bercy le 22 octobre 2011: nos corps vivants branchés sur le secteur étant appelés à s’émouvoir

Il est presque 19h samedi soir à Bercy quand je pousse la porte du Frog noir de monde après une semaine encore strange dont je me serais bien passée et qui me laisse là, brisée en morceaux que je ne sais pas recoller, dont je ne sais que faire, la tête à l’envers, le coeur transpercé en travers. Je reçois un texto: « on est tout en bas ». Je descends l’escalier et rejoins The Owl et Barb’ooz en train de terminer leur première pinte d’ambrée. Je commande un Poulet Tikka et une half-pint de blonde. J’aime les regarder se taquiner et rire. Et j’ai conscience d’être encore là branchée au secteur parce qu’ils sont mes disjoncteurs différentiels quand d’autres ont déjà si vite oublié mon visage et mon nom. Nous attendons ce moment depuis le mois de mars quand les premières affiches annonçant la tournée de Hubert-Félix sont apparues dans le métro. Ils m’ont fait tous les deux découvrir et aimer Thiéfaine à des moments différents. Le temps d’avaler un morceau et nous partons une heure plus tard pour son concert à Bercy.

Pourtant, je ne suis pas à mon aise quand nous entrons dans Bercy. J’ai l’impression en levant les yeux vers l’immense couvercle qui recouvre nos têtes d’être dans le ventre d’une gigantesque baleine métallique, un vaisseau spatial froid et sans âme. La scène semble si loin… de nous. Je suis tellement habituée à ne fréquenter que les petites salles de concert comme La Cigale (Cascadeur), La Boule Noire (Doctor Flake), Le 104 (High Damage), La Clef (High Tone), Le Divan du Monde, Le Café de la Danse (Zenzile)… Je ne vais jamais au Zénith ou à Bercy car je ne ressens pas d’émotions fortes dans ces grandes salles à spectacle. La moyenne d’âge est située entre la quarantaine et la cinquantaine. Ici, pas de dreadlocks comme dans les concerts de Dub (High Damage), c’est un autre peuple de l’herbe qui est présent dans la fosse ce soir: des barbus en Doc Martens mais avec les mêmes parfums que ceux des raggamuffins… qui imprègnent à nouveau mes cheveux une semaine après la nuit passée au 104…

Thiéfaine arrive à l’heure pour relever le compteur de notre ennui et changer nos têtes, accompagné en plus des musiciens habituels d’un orchestre à cordes placé au fond de la scène. C’est la première fois que tous les trois, nous le voyons en live. Quand les premières notes de « Lorelei » se font entendre dans le Palais Omnisports, tout le monde ou presque se met à chanter. Sur le grand écran défile en lettres gothiques le texte en version originale du poème allemand.

Ma plus grande déception, c’est qu’on ne voit pas très bien en détail la scène évidemment. Je suis toujours sur la pointe des pieds. L’écran géant ne m’attire pas, je préfère voir bouger l’artiste de près, lire ses émotions sur son corps à fleur de peau, pour mieux ressentir l’ambiance. C’est quasi impossible de vibrer avec autant de monde dans une telle grosse structure. C’est dommage de ne pas pouvoir le voir à La Cigale par exemple plutôt que dans ce gros paquebot…

Thiéfaine nous dit qu’il avait pensé écarter toutes les chansons parlant de sexe et de drogue mais que le concert n’aurait duré que 12 minutes environ… Rires dans la salle! Nous entendons alors plusieurs titres incontournables comme « Soleil cherche futur », « Sweet amanite phalloïde queen », « Alligator 427 » doté d’une mise en scène saisissante avec ces cinq structures vertes verticales et menaçantes comme les dents d’une mâchoire se refermant sur Thiéfaine, avec sur chacune d’elles deux lampes rouges brillantes comme les yeux d’un reptile, mais aussi le très beau « Les dingues et les paumés », spéciale dédicace à Barb’ooz car c’est le titre de Thiéfaine qu’il préfère… je me retourne vers lui, il a déjà fermé les yeux. Je sais que cette chanson le fait frissonner…

Thiéfaine fait venir JP Nataf sur scène pour jouer un extrait de Scandale mélancolique. C’est un artiste qui m’indiffère totalement. J’aurais préféré voir Paul Personne qui a fait un album Amicalement Blues avec lui. Du dernier album Suppléments de mensonge dont il faudra que je fasse la chronique, il joue presque l’intégralité dont le sensuel « Fièvre resurrectionnelle » (« Je t’aime et je t’attends à l’ombre de mes rêves… »), le chaotique « Garbo XW Machine » accompagné de nouveau par JP Nataf, « Compartiment C », « Infinitives voiles », le déjanté « Ta vamp orchidoclaste » (« C’est une brise-burne, une casse burettes… »), « Les Ombres du soir » et bien sûr le single nostalgique extrait de l’album « La ruelle des morts »…

Toujours en extrait du dernier album, place maintenant au très mélancolique « Petit matin 4.10 heure d’été » dont les paroles me parlent tant en ce moment et qui font couler des larmes noires sur les joues d’Hubert: « Si partir c’est mourir un peu, j’ai passé ma vie à partir/ Je rêve tellement d’avoir été que je vais finir par tomber/Mes yeux gris reflètent un hiver qui paralyse les coeurs meurtris/Mon esprit est une fleur flétrie/Je n’ai plus rien à exposer dans la galerie des sentiments« … Bon sang, c’est tellement ce que je ressens que je sens des larmes de sang perler dans mon coeur quand j’entends la voix d’Hubert-Félix chanter ses maux.

Après plus de deux heures de concert, la scène s’éteint. Tandis que d’autres chantent « Je vous attends… » d’ « Alligator 427 », nous sommes plusieurs à fredonner « La fille du coupeur de joints » pour le rappel… et Thiéfaine revient avec quelques morceaux supplémentaires dont celui tant attendu qui commence par: « Elle descendait de la montagne sur un chariot chargé de paille, sur un chariot chargé de foin, la fille du coupeur de joints… » Une extase ecstasy traverse alors nos corps comme un courant électrique, nos cerveaux branchés directement sur nos coeurs en 220. Rien ne sera plus jamais comme avant…

« Plus question de chercher du travail, on pédalait dans les nuages, au milieu des petits lapins, la fille du coupeur de joints… ». The Owl attend toujours de pied ferme « La Cancoillotte » et moi « Maison Borniol » (« y a quelqu’un? ») mais Hubert ne les jouera pas. On ressort avec de la nostalgie dans le coeur et dans les yeux en songeant à nos années Thiéfaine, nous étions étudiants, je ne connaissais pas encore The Owl qui vivait à London City, Barb’ooz roulait en Polo bleu marine et moi en Cox 1303 dans les rues orléanaises. Que reste-t-il ? Nous dans la Ruelle, quand d’autres sont déjà morts. Le temps, ignoble, passe et emporte tout sur son passage. Et nous, que sommes-nous devenus? Des corps toujours vivants branchés sur le secteur étant appelés à s’émouvoir… Pour combien de temps encore?

Posté par Miss Nelson le 23/10/2011
(Vidéos M.N. 2011 tous droits réservés) 

Voir les vidéos (M. N. 2011 Tous droits réservés) : http://gallery.me.com/miss.nelson#100385
Consulter les dates de la tournée 2011-2012: http://www.thiefaine.com/concerts/
Le site officiel de Thiéfaine: http://www.thiefaine.com/ 

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6 Commentaires

Classé dans Le potager sonore

6 réponses à “Thiéfaine à Bercy le 22 octobre 2011: nos corps vivants branchés sur le secteur étant appelés à s’émouvoir

  1. sylvere

    Bonsoir,
    Tout à bord bravo pour votre très joli texte qui s’accomode tout à fait à l’esprit de Thiéfaine!
    Pour ma part cela fait 27 ans que je suis fan d’Hubert-Felix (j’ai 38 ans), ce samedi ce fut mon premier concert de Thiéfaine et mon premier Bercy également!
    Je ne regrette pas du tout et l’émotion me gagna à plusieurs reprises, la nostalgie de toutes ces années passées à écouter cette musique et ces paroles si ennivrantes!!!
    Tant de souvenirs ont ressurgi jusqu’à me submerger plusieurs fois par une émotion si forte que j’ai dû me retenir de ne pas pleurer!!
    Merci pour vos vidéos et bonne continuation.

    • Bonsoir Sylvère,
      Je vois que nous étions beaucoup à être très émus et nostalgiques ce soir du 22 octobre passé en compagnie d’Hubert-Félix. C’était un moment magique.
      La voix de Thiéfaine s’échappait de mon auto-radio qui faisait vibrer tout l’habitacle de ma vieille Coccinelle sur le chemin de la Fac.
      Encore merci pour votre commentaire et surtout, ne retenez pas vos larmes quand vous vous sentez envahi par l’émotion, au contraire, laissez les larmes couler…
      Miss Nelson

  2. overmusique

    en revanche il y avait une première partie….ben t’étais où ???

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