Archives mensuelles : janvier 2012

Le film du mois de janvier: Take Shelter

Le film du mois de janvier est celui que j’attendais impatiemment de voir et qui ne m’a pas déçue: Take Shelter de Jeff Nichols, film saisissant sur nos peurs inconscientes qui révèlent tant de choses inavouées sur nous-mêmes. Les murs tremblent. Les meubles du salon se soulèvent et flottent dans la pièce. Dehors, le ciel tourne à l’orage. Les nuages se transforment en d’effrayants tourbillons qui tournoient toujours plus fort. Une pluie terreuse tombe comme un torrent du ciel et coule sur la peau de Curtis. Il attrape sa fille pour la protéger du chaos intérieur et extérieur qui règne partout autour d’eux. Il veut crier mais sa bouche reste ouverte et muette comme le tableau de Munch, comme sa fille sourde et muette dans le monde réel. Une angoisse terrifiante perle de sueur dans son dos. Il se recroqueville au sol mais rien n’y fait. Il se réveille en apnée la bouche toujours et encore ouverte sans qu’aucun son ne soit émis. Je sais ces cauchemars effrayants qui vous sortent du sommeil privée d’oxygène. Je cours vers la fenêtre pour respirer mais mes poumons sont bloqués. Je sais ces apnées qui m’arrachent de mon lit. Je manque d’air. Meday Meday. Mais personne n’est là pour m’apaiser, me réapprendre à respirer, pour me dire qu’il s’agit juste d’un mauvais rêve qui va passer. L’impression terrible d’être en train de mourir asphyxiée. Juste assez de force pour ouvrir une fenêtre et plaquer mes lèvres sur les volets, attendre que ma cage thoracique s’ouvre et veuille bien laisser rentrer l’air à nouveau.

Et comme un enfant qui ne peut se réveiller, prisonnier de son cauchemar et d’une peur inqualifiable, Curtis assiste impuissant à toutes ces scènes apocalyptiques sorties tout droit de son esprit pris dans la tourmente, toutes plus oppressantes les unes que les autres. On en veut à sa vie: la nature ou les autres? Sous la pluie toujours plus forte, des cadavres d’oiseaux noirs se déversent des nuages alors qu’il court dans un lotissement à perdre haleine protégeant sa fille dans ses bras. Sous la pluie encore, Curtis est en voiture avec sa fille. Mais quelqu’un les agresse et la kidnappe. Curtis enferme son chien qu’il croit apeuré et excité par la tempête qu’il sent venir, son chien si gentil qui a voulu le mordre. Des sons intenses, comme des cris d’oiseaux apeurés, semblent lui briser les tympans. Il voit dans le ciel des nuages prendre des formes étranges, des tornades l’encercler, des nuées de volatiles affolés par quelque chose. Mais ce chaos ne gronde qu’à l’intérieur de la tête de Curtis lui infligeant des visions cauchemardesques de fin du monde où la nature prend le dessus et emporte tout sur son passage. Curtis est persuadé d’être atteint du même mal que celui de sa mère qui n’arrivait plus à s’occuper de son fils plus jeune: la schizophrénie. Il en a, pense-t-il, tous les symptômes et tente de consulter.

Mais bien que conscient du mal qui le ronge à l’intérieur, il construit quand même un abri anti-tempête sous son jardin quitte à s’endetter. Il commence les travaux. Personne ne le comprend, ni sa femme qui pourtant tente de l’aider, ni les voisins dont il devient la risée. Michael Shannon est tout bonnement impressionnant et émouvant. Il joue à la perfection le rôle de Curtis, un homme solitaire parlant très peu, n’exprimant peu ou pas ses émotions, si ce n’est avec sa fille hypersensible et différente comme lui car ressentant ce que les autres ne voient pas: « l’essentiel est invisible pour les yeux ». Parfois, ce n’est plus un adulte que l’on voit à l’écran, mais un visage et un corps avec des expressions brutes d’enfant. A chaque crise de Curtis, c’est l’enfant effrayé qui ressort. Et lorsqu’une tempête arrive vraiment et que la famille s’abrite sous le jardin, Curtis est comme un enfant incapable d’ouvrir la porte de l’abri pour en ressortir, angoissé à l’idée que la tempête dehors ne soit pas tombée. Sa femme essaie de le convaincre, sa fille ne ressent plus l’orage. Il y a à ce moment-là dans le regard de Michael Shannon plaqué de terreur contre la porte, une fragilité, une innocence émotionnellement très fortes. Lors d’un repas entre villageois, Curtis sort de ses gonds, il devient alors comme un géant d’une force incroyable. Il casse presque tout et parle très fort pour dire qu’une tempête terrible va arriver même si personne ne le sent. Il le sait lui. La minute d’après, le colosse d’argile s’effondre, fragile, dans les bras de sa femme comme un enfant. Bouleversant.

Et puis encouragé par sa femme, Curtis accepte de suivre un traitement pour sa schizophrénie. C’est alors que survient ce que les autres n’attendaient pas. Sur une plage tranquille, Curtis est enfin détendu, il s’amuse avec sa fille à faire une forteresse… de sable. Elle est face à la mer, il tourne le dos aux vagues. Elle bouge ses mains et lui fait le signe qui signifie « tempête ». Il se retourne et voit une multitude de tornades surplomber la mer et une vague se dresser de plus en plus haut. Il court avec sa fille vers sa femme. Sa femme est hypnotisée par la scène ce qui veut donc dire qu’il n’est pas en train de faire une crise. Que tout est réel. Et tout se renverse: Curtis n’a plus peur, c’est lui qui, avec un calme maîtrisé, interpelle doucement sa femme qui reste paralysée par la peur de ce qui est réel tout à coup et de ce qu’elle n’avait jamais pu imaginer. Curtis l’a tellement « vécu » dans ses crises, qu’il est préparé au pire même devenu réel puisque ses sensations, ses émotions pendant ses crises et ses cauchemars étaient parfaitement réels: la peur, la terreur, l’angoisse, la paralysie… Il est donc « équipé » pour ce qui arrive. Ce sont encore une fois, les plus fragiles, les plus émotionnellement instables, les plus différents, qui tiennent au final la barre, qui rattrapent les autres par la main, ceux qui vont toujours bien et qui ne supportent pas la douleur, la peur, car ils n’y sont pas préparés.

Et c’est exactement le même discours de Melancholia de Trier que j’avais tant apprécié:  Justine, la soeur atteinte de dépression absolue, sera celle qui deviendra la forteresse qui apaisera les peurs de sa soeur et de son fils au moment de l’impact de la planète « Melancholia » et de la Terre. Elle construit d’ailleurs elle aussi un « abri » de branches, symbolique ici, pour les abriter tous les trois.  J’y disais en conclusion : « (extrait) Comme si finalement, le mal être (la planète Melancholia) dédaigné (par peur?) et incompris par ceux qui ne le ressentent jamais cachait une force de vie extraordinaire. En ce sens la planète Melancholia, allégorie du spleen, qui vient percuter avec violence notre quotidien, change la façon de voir et de percevoir l’horizon. Paradoxalement, ne pas l’éviter, laisser la dépression nous traverser serait-il le seul moyen d’en sortir plus vivant qu’avant? » Take Shelter et Melancholia se rejoignent donc sur ce point. Car je dirais la même chose ici sur la tornade dans Take Shelter, annonciatrice de fin du monde. La schizophrénie envahit Curtis et le rend finalement plus fort, plus sensible et plus prêt que les autres à vivre la peur extrême, réelle. La peur faisant déjà partie de son quotidien, il a pu apprendre à l’apprivoiser. Le chaos imaginaire intérieur d’un seul homme est passé à l’extérieur en devenant réel pour tous les autres. C’est peut-être même une guérison dont il s’agit: lorsque la tornade devient réelle, qu’elle se lève, alors la fièvre de Curtis tombe.

Posté par Miss Nelson le 29/01/2012

Lire la chronique de Melancholia de Lars Von Trier

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De la densité des flux magnétiques en 2012 (où il est surtout question de Motorville, groupe de l’année?)

« Cette année sera différente de la précédente. » Je dévale les marches d’un escalier. Manque de tomber. Vite avant que les larmes ne coulent. Je m’enferme, tourne le loquet. Les soubresauts arrivent comme un hoquet. Je les reconnais. J’entends des pas aller et venir. L’eau du robinet couler. Je voudrais que ça cesse ou que ça continue, je ne sais plus. Devant moi la porte fermée. Entre quatre murs je me laisse glisser. Pas de fenêtre pour s’échapper. Tout arrêter. Avant d’avoir mal. A en crever. Les cauchemars reviennent, je vois les serpents ramper sous la porte. J’entends leurs sifflements. Je me rappelle ses coups de poing dans les murs la nuit m’empêchant de dormir. Le mal au ventre à s’en plier. M’éjecter du cockpit? Je suis rivée aux commandes, paralysée. Laissez-moi descendre. Je cherche le piège qui va se refermer sur moi. Forcément il y a un truc, quelque chose qui va faire mal. Caché derrière tout ce qui est beau. Des éclats de verre se briser dans mon coeur broyé? La peur de se lâcher. De morfler. Toujours restée éveillée. La sueur perle dans mon dos, je ne peux plus bouger. Les serpents se rapprochent, m’entourent. Je crie mais aucun son ne sort. Je ne peux plus respirer. « Urgent crier »*. La porte que je croyais fermée s’ouvre brusquement: « Ce n’est qu’un cauchemar Nelson, il n’y a pas forcément de piège. Respirez. Acceptez de ressentir. Vous êtes juste en train de comprendre. Rebranchez-vous. » Comprendre quoi? Je dois remettre en marche le générateur. Rejoindre les fils conducteurs, les points de suture comme des points de suspension sur le revers de ma peau qui ponctuent le désir de vibrer encore… Je me concocte un programme pour un 2012 étrange et surprenant avant tout, pour agiter à nouveau les électrons libres qui tournoient dans mon corps.

On commence par descendre dans les salles obscures, avec le superbe et douloureux Take Shelter de Jeff Nichols (lire la chronique) que j’ai déjà visionné. Une tempête effrayante gronde sous le crâne d’un homme. Sa différence, sa maladie suscite les moqueries et l’incompréhension des autres se croyant à l’abri car « normaux ». Pourtant, elle le rendra plus fort tandis que les autres perdront pied quand la tempête deviendra réelle. Dans un tout autre registre, j’attends de voir le prochain film surréaliste de Quentin Dupieux (Mr Oizo), Wrong. J’avais particulièrement apprécié le premier déjanté, Rubber (lire la chronique). « Am I Wrong? »

On continue avec The Dark Knight Rises de Christopher Nolan que j’espère aussi noir et envoûtant que le précédent malgré la présence de Christian Bale et Marion Cotillard, Frankenweenie de Tim Burton, Holly Motors de Leos Carax, Django Unchained de Tarantino, Haywire de Soderbergh, Cosmopolis de Cronenberg…

On remonte à la surface pour aller se promener dans mon potager sonore, où l’on verra pousser encore de curieuses plantes psychédéliques cette année. Certaines sont déjà sorties de terre prêtes à être cueillies comme l’herbe magique A Matter of Time, le nouvel album du Peuple de l’Herbe paru lundi 16 janvier et qui tourne sur ma platine. Il sera suivi d’un concert le 14 mars au Bataclan: je ne les ai encore jamais vus sur scène. Puis, il sera enfin question de la sortie de l’album d’High Damage, la fusion entre High Tone et Brain Damage annoncée le 26 mars chez Jarring Effects. Après une furieuse entrée en la matière le 14 octobre au 104, la tournée reprend en 2012 avec un passage au Bataclan le 10 mai où je serai à nouveau là pour les voir. Metastaz actuellement en studio nous prépare également son nouvel album qui devrait sortir au Printemps intitulé Encounters. Il est déjà en tournée actuellement et j’espère le voir sur scène à Paris.

Enfin, et surtout, je finis sur l’événement le plus excitant de 2012: après le retour sur scène d’Earthling à La Maroquinerie en novembre 2011, j’apprends grâce à un message reçu sur last.fm que Mau, masqué, a formé, en parallèle d’Earthling, un groupe « Motorville » avec Kid Loco et DJ Seep eux aussi masqués, dont j’espère vous reparler très très vite. En attendant l’album, cinq bijoux précieux tournent déjà sur la toile sur Youtube et sont donc sur mon iPod: l’entêtant « I’m your sin », « Driving through the city », « Sweet Heart », « Birds and Bees » et « Nothing ever stays the same ». My god, le son, le rythme, sont juste fabuleux. Après la première écoute de « Driving through the city », je ne pouvais déjà plus me défaire de la mélodie et de cette voix, la voix de Mau, de « Saturated » (Humandust), qui m’est si familière…

Et croire que les choses jusqu’ici immuables peuvent enfin changer. Puisque, no no no… nothing ever stays the same. 

Posté par Miss Nelson le 22/01/2012

La page officielle de Motorville: http://www.facebook.com/pages/Motorville-dont-give-a-shit/274544849222836?sk=
Lire la chronique du film Take Shelter
*Extrait de « Parler le fracas », A Matter of time, Le Peuple de l’herbe.
Photo: « Miss Nelson feels Music » de Miss Nelson, 2011 Tous droits réservés

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L’année électrique 2011 de Miss Nelson

Mon retour sur la toile pour commencer 2012 sera pour consacrer un billet aux courants alternatifs extatiquo-dark qui m’auront fait vibrer en 2011, année noire aux cimes vertigineuses et aux sous-sols sombres humides et vénéneux où je suis tombée en chute libre le parachute en torche. 2011, l’année où j’apprends à dire « Non ». Non à ceux et celles qui excellent dans l’art de vous faire culpabiliser pour tout et pour rien, parfois même pour être là. Fini tout ça… Toutes ces ondes électriques, ces chocs sensoriels nécessaires pour supporter les jours tristes. Ils ont été là, ils sont là, j’y viens, j’en parle.

Il y aura eu les pleurs de Cascadeur dans mon coeur, la pluie noire et lumineuse d’Idem dans mes yeux, la découverte du dub oriental onirique de l’ingénieux Metastaz, le dub-électro unique en son genre de TD+, la set-box 5+1 de Zenzile, le FX100 de Jarring Effects, le retour inespéré d’Earthling sur scène, d’autres scènes fabuleuses chargées à haute tension qui ont fait éclore les roses épineuses de mes Docs: Ez3kiel versus Hint, Doctor Flake, Polly Jean Harvey, Kaly Live Dub, Brain Damage avec et sans Raphaël, High Damage, Thiéfaine… Des claques visuelles qui auront remué la lame dans mon âme comme Animal Kingdom, Drive, Winter’s Bone, l’oeuvre calcinée de Christian Jaccard, Bart Baele le craquelé…

Et puis des pics émotionnels intenses: ma chronique de l’album d’Idem Good Side of the Rain et mon live report de leur concert au Divan du Monde le 22 novembre dans leur dossier de presse (à voir ici) ; le lien sur le site d’Universailles de mon live report du Potager du Rock à Versailles (Brain Damage et Kaly Live Dub); le record de visites jamais atteint le jour où Brain Damage a posté sur son facebook le lien vers mon live report du concert de High Damage au 104; les remerciements sur twitter de Mau pour mon live report du concert d’Earthling à La Maroquinerie le 4 novembre et le lien qu’ils ont mis sur leur site officiel… (http://www.earthlingmusic.co.uk/site/?page_id=104); tous les commentaires de ceux, émus, qui ont aimé le live report de Thiéfaine à Bercy... Merci à vous d’être là aussi pour vibrer et merci à eux.


Je décerne donc les palmes électriques à:

Meilleur album :
Good side of the Rain d’Idem (lire la chronique)

Meilleur album émotionnel:
The Human Octopus de Cascadeur (lire la chronique) 

Meilleur album dub-électro:
Aliénation de TD+  (http://www.myspace.com/tdplus)

Meilleures compilations (ex-aequo):
FX 100 de Jarring Effects (http://fr.ulule.com/fx100/)
Set box 5+1 de Zenzile
(http://www.zenzile.com/)
A tribute to PJ Harvey DRY de A découvrir absolument (lire la chronique)

Meilleure bande originale:
Drive 

Meilleurs morceaux (ex-aequo):
« Good side of the rain » de l’album éponyme d’Idem (lire la chronique)
« King David » et « Smash It » de l’album Aliénation de TD+ (http://www.deezer.com/fr/music/td) 

Meilleurs concerts émotionnels (ex-aequo):
Kaly Live Dub au théâtre Montansier, Festival du Potager du Rock, le 14 mai 2011 (lire le live report)
Brain Damage au théâtre Montansier, Festival du Potager du Rock, le 14 mai 2011 (lire le live report)

Meilleur concert « come-back »que je n’attendais plus:
Earthling à La Maroquinerie le 4 novembre 2011 (lire le live report)

Meilleures rencontres fusionnelles live (ex-aequo):
Ez3kiel versus Hint, Collision Tour, à La Machine le 28 janvier 2011 (lire le live report)
High Damage (High Tone+Brain Damage), triptyque, au 104 le 14 octobre 2011
(lire le live report)

Meilleurs films (ex-aequo):
Animal Kindgdom de David Michôd (lire la chronique)
Winter’s Bone de Debra Granik  (lire la chronique)

Meilleures expos:
Le voyage imaginaire d’Hugo Pratt à La Pinacothèque (lire la chronique)
Bart Baele, le Flamand craquelé, à la Galerie Polaris
(lire la chronique)
Christian Jaccard dans les collections permanentes de Beaubourg 

Meilleur roman:
Les revenants de Laura Kasischke (Christian Bourgois)

Meilleur essai:
La voie d’Edgar Morin (Fayard) 

 Meilleures BD/livres illustrés (ex-aequo):
Eco, tome 2: La bête sans visage de Guillaume Bianco (Métamorphose)
Milky de Lilidoll (Venusdea)
Réédition de Beautiful Nightmares de Nicoletta Ceccoli (Venusdea)

Meilleurs magazines (ex-aequo):
Elegy (site officiel)
Obsküre 
( site officiel) 

Posté par Miss Nelson le 22/01/2012

Photos: Première: Théâtre Montansier à Versailles. Barb’ooz 2011. Tous droits réservés;Deuxième: Théâtre Montansier à Versailles. Miss Nelson 2011. Tous droits réservés

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2011: une année à Alphaville, capitale de la douleur

« Les habitants d’Alphaville ne mourraient pas tous mais tous été frappés* ».

Vendredi 30 décembre 2011. Demain soir s’achèvera une année enfermée à Alphaville, capitale de la douleur. A tous tes « Pourquoi?* », on t’a répondu « Parce que* ».  Demain soir sonnera la fin d’un ultimatum parmi tant d’autres. Mais tu sais déjà que sa peur a pris le dessus sur ses émotions refoulées. A Alphaville, il ne faut surtout ne rien ressentir, c’est si rassurant. « Il est défendu d’y penser*. » Il y a ceux qui préfèrent rêver leur vie que vivre leur rêves. Tu ne pourras rien y faire, rien n’y changer. Pour qui te prenais-tu? Que croyais-tu? Tu vois l’anneau pourtant longtemps décrié briller à nouveau. Tu sens le métal froid remuer le couteau dans ta plaie. Tu sais déjà que les apparences, les faux semblants ont le règne facile.  Les dés sont toujours pipés dès le départ. Pas de hasard.  Reste le silence transparent qui t’entoure de ses bras, rassurant.

Janvier, février 2011 à Alphaville. Toujours dans la ligne de mire de ceux qui s’ennuient, qui rêvent de vibrer mais un instant seulement. Vivre plus longtemps? Vous n’y pensez pas. On chante ta force, ta différence, ton indépendance, quelle ironie quand on y pense, pauvre fantasme enfermé dans son cadre doré.  Mais regarde-toi, tu n’es rien d’autre qu’un objet de désir, un tableau qu’on aime regarder quand on soupire, qu’on aime casser quand on s’agace, qu’on place sur un pied d’estale, et qu’on descend aussi vite à la cave. Six feet under...  Et puis l’humiliation par les mots comme on brise son jouet. On peut tuer avec des mots. « Tu aimerais que la terre s’arrête pour descendre » comme disait Serge.

Mars, avril, mai, juin 2011 à Alphaville… et tous ces faux espoirs.  Ton coeur gorgé d’émotions vibrantes. Mais tu n’as pas compris le Grazie, tu n’as pas compris le Pop In. Si c’était pour te laisser là, oubliée. Une voix fredonne à ton oreille:  « De quoi nous avons parlé à la fin de l’été, j’ai oublié, j’ai tout oublié » (Noir Désir). Le noir s’est dilué dans les couleurs qui t’ont attirée comme un papillon de nuit, aveuglé.  Tu te rappelles ton corps vivant frappant la paroi sourde de verre. Te laissant à terre, le barillet déchargé en plein coeur, saignant des rivières de douleur impossible à canaliser. Quel dommage. Collatéral. Des pluies de larmes au printemps, en été, en automne, en hiver. On t’a pourtant maintes et maintes fois répété qu’à Alphaville, les gens n’ont pas le droit de pleurer. Lasse. Collapse. Apocalypse des émotions.

Tu te rappelles de ce jour. Quelque part éperdue en 2011 à Alphaville lisant un recueil de Paul Eluard. Tu es assise et sirote ton jus d’orange acide à la paille en écoutant de belles paroles qui fusent et s’enroulent autour de toi mais tu sais déjà. Depuis le début. Tu reconnais la fuite en avant. Cette voix enjouée qui te dit qu’elle n’oubliera pas la date du 5 décembre, c’est certain. Le 5 décembre fut un jour comme les 364 autres passés à Alphaville. Pas un mot, le mépris absolu. Que pensais-tu? A quoi rêvassais-tu? Petite sotte, petite conne. Car tu ne seras jamais Celle qui change tout. Tu sais que seule la musique est l’onde vibratoire qui maintient ton envie en vie. La voici enfin la fin du jour, la fin de l’année, la fin tout court. « Pourquoi les gens ont l’air tristes et sombres? Parce qu’ils manquent d’électricité* ».


L’année 2011 s’achève à Alphaville. Le noir est revenu te retrouver plus grand, plus majestueux. La nuit tombe sur Alphaville. Tu te sens si fatiguée dans ton dortoir, tes yeux se ferment. Toi aussi, tu essaies d’arrêter de vivre pour rêver ta vie. Tu rêves de quelqu’un qui te fait signe dans le brouillard humide des jours tristes. Chaque jour il se tient là devant toi. Il dit qu’il ne veut plus faire semblant, qu’il veut vivre ses rêves et ne plus rêver sa vie. Qu’il est prêt. Qu’il sait comment sortir d’Alphaville, avec toi. « I’m gonna tell you something you don’t want to hear. I’m gonna show you where it’s dark, but have no fear. » (Kavinsky, « Night Call »). Tu ne comprends pas. Tu ne réponds pas. Ta bouche est muette. Tes oreilles bourdonnent. Tu ne veux plus parler pour éviter le rejet. Tu montes le son encore et encore, toujours plus fort: Idem, Brain Damage, Les Têtes Raides, Metastaz, Heirs, Doctor Flake, Mansfield. TYA bouillonnent dans ta tête pour te protéger. Tu lis les mots qu’il t’écrit sur des bouts de papiers ça et là, écoute la voix apaiser tes maux. Il te semble étrangement que tu ne rêves pas, que tout est bien réel. Tu veux y aller. Tu sens ton corps paralysé basculer,  tu sens l’envie sortir des arcanes de la douleur. Mais c’est la chute vertigineuse à t’en donner le tournis. Chaotique. Tu sens une main te rattraper en vol, te serrer fort, tu sens un coeur vibrant cavaler au contact du tien, fleur sclérosée, meurtrie. Tu ouvres de grands yeux étonnés et…  Tu ne sais plus s’il faut croire à l’An demain**. Demain, c’est la fin? La fin des mensonges? « C’est toujours comme ça: on ne comprend jamais rien et un soir, on finit par en mourir*. »

Posté par Miss Nelson le 30/12/2011
*Les textes en italique suivis d’une astérisque sont extraits d’Alphaville de Godard.
Photos et vidéos extraites d’Alphaville de Godard. Anna Karina lit un poème extrait de Capitale de la douleur de Paul Eluard.
« Night Call » de Kavinsky est le premier extrait de la BO du magnifique film
Drive, de Nicolas Winding Refn.
**L’An demain, est emprunté au titre du dernier album des Têtes Raides. 

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