2011: une année à Alphaville, capitale de la douleur

« Les habitants d’Alphaville ne mourraient pas tous mais tous été frappés* ».

Vendredi 30 décembre 2011. Demain soir s’achèvera une année enfermée à Alphaville, capitale de la douleur. A tous tes « Pourquoi?* », on t’a répondu « Parce que* ».  Demain soir sonnera la fin d’un ultimatum parmi tant d’autres. Mais tu sais déjà que sa peur a pris le dessus sur ses émotions refoulées. A Alphaville, il ne faut surtout ne rien ressentir, c’est si rassurant. « Il est défendu d’y penser*. » Il y a ceux qui préfèrent rêver leur vie que vivre leur rêves. Tu ne pourras rien y faire, rien n’y changer. Pour qui te prenais-tu? Que croyais-tu? Tu vois l’anneau pourtant longtemps décrié briller à nouveau. Tu sens le métal froid remuer le couteau dans ta plaie. Tu sais déjà que les apparences, les faux semblants ont le règne facile.  Les dés sont toujours pipés dès le départ. Pas de hasard.  Reste le silence transparent qui t’entoure de ses bras, rassurant.

Janvier, février 2011 à Alphaville. Toujours dans la ligne de mire de ceux qui s’ennuient, qui rêvent de vibrer mais un instant seulement. Vivre plus longtemps? Vous n’y pensez pas. On chante ta force, ta différence, ton indépendance, quelle ironie quand on y pense, pauvre fantasme enfermé dans son cadre doré.  Mais regarde-toi, tu n’es rien d’autre qu’un objet de désir, un tableau qu’on aime regarder quand on soupire, qu’on aime casser quand on s’agace, qu’on place sur un pied d’estale, et qu’on descend aussi vite à la cave. Six feet under...  Et puis l’humiliation par les mots comme on brise son jouet. On peut tuer avec des mots. « Tu aimerais que la terre s’arrête pour descendre » comme disait Serge.

Mars, avril, mai, juin 2011 à Alphaville… et tous ces faux espoirs.  Ton coeur gorgé d’émotions vibrantes. Mais tu n’as pas compris le Grazie, tu n’as pas compris le Pop In. Si c’était pour te laisser là, oubliée. Une voix fredonne à ton oreille:  « De quoi nous avons parlé à la fin de l’été, j’ai oublié, j’ai tout oublié » (Noir Désir). Le noir s’est dilué dans les couleurs qui t’ont attirée comme un papillon de nuit, aveuglé.  Tu te rappelles ton corps vivant frappant la paroi sourde de verre. Te laissant à terre, le barillet déchargé en plein coeur, saignant des rivières de douleur impossible à canaliser. Quel dommage. Collatéral. Des pluies de larmes au printemps, en été, en automne, en hiver. On t’a pourtant maintes et maintes fois répété qu’à Alphaville, les gens n’ont pas le droit de pleurer. Lasse. Collapse. Apocalypse des émotions.

Tu te rappelles de ce jour. Quelque part éperdue en 2011 à Alphaville lisant un recueil de Paul Eluard. Tu es assise et sirote ton jus d’orange acide à la paille en écoutant de belles paroles qui fusent et s’enroulent autour de toi mais tu sais déjà. Depuis le début. Tu reconnais la fuite en avant. Cette voix enjouée qui te dit qu’elle n’oubliera pas la date du 5 décembre, c’est certain. Le 5 décembre fut un jour comme les 364 autres passés à Alphaville. Pas un mot, le mépris absolu. Que pensais-tu? A quoi rêvassais-tu? Petite sotte, petite conne. Car tu ne seras jamais Celle qui change tout. Tu sais que seule la musique est l’onde vibratoire qui maintient ton envie en vie. La voici enfin la fin du jour, la fin de l’année, la fin tout court. « Pourquoi les gens ont l’air tristes et sombres? Parce qu’ils manquent d’électricité* ».


L’année 2011 s’achève à Alphaville. Le noir est revenu te retrouver plus grand, plus majestueux. La nuit tombe sur Alphaville. Tu te sens si fatiguée dans ton dortoir, tes yeux se ferment. Toi aussi, tu essaies d’arrêter de vivre pour rêver ta vie. Tu rêves de quelqu’un qui te fait signe dans le brouillard humide des jours tristes. Chaque jour il se tient là devant toi. Il dit qu’il ne veut plus faire semblant, qu’il veut vivre ses rêves et ne plus rêver sa vie. Qu’il est prêt. Qu’il sait comment sortir d’Alphaville, avec toi. « I’m gonna tell you something you don’t want to hear. I’m gonna show you where it’s dark, but have no fear. » (Kavinsky, « Night Call »). Tu ne comprends pas. Tu ne réponds pas. Ta bouche est muette. Tes oreilles bourdonnent. Tu ne veux plus parler pour éviter le rejet. Tu montes le son encore et encore, toujours plus fort: Idem, Brain Damage, Les Têtes Raides, Metastaz, Heirs, Doctor Flake, Mansfield. TYA bouillonnent dans ta tête pour te protéger. Tu lis les mots qu’il t’écrit sur des bouts de papiers ça et là, écoute la voix apaiser tes maux. Il te semble étrangement que tu ne rêves pas, que tout est bien réel. Tu veux y aller. Tu sens ton corps paralysé basculer,  tu sens l’envie sortir des arcanes de la douleur. Mais c’est la chute vertigineuse à t’en donner le tournis. Chaotique. Tu sens une main te rattraper en vol, te serrer fort, tu sens un coeur vibrant cavaler au contact du tien, fleur sclérosée, meurtrie. Tu ouvres de grands yeux étonnés et…  Tu ne sais plus s’il faut croire à l’An demain**. Demain, c’est la fin? La fin des mensonges? « C’est toujours comme ça: on ne comprend jamais rien et un soir, on finit par en mourir*. »

Posté par Miss Nelson le 30/12/2011
*Les textes en italique suivis d’une astérisque sont extraits d’Alphaville de Godard.
Photos et vidéos extraites d’Alphaville de Godard. Anna Karina lit un poème extrait de Capitale de la douleur de Paul Eluard.
« Night Call » de Kavinsky est le premier extrait de la BO du magnifique film
Drive, de Nicolas Winding Refn.
**L’An demain, est emprunté au titre du dernier album des Têtes Raides. 

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Classé dans Les humeurs électriques

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