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Le film du mois de février: Bullhead

En février, il y aura juste eu un film Belge, inoubliable, que j’ai pris comme un coup de poing d’une grande violence dans le ventre, gravé au fer rouge dans mon coeur: Bullhead de Michael R. Roskam, qui fera partie sans conteste des films de l’année 2012.

Jacky, la trentaine, est fils d’agriculteurs. Il vit encore chez ses parents dans la ferme familiale paumée au milieu de nulle part. Il fait partie de ces personnages qui m’émeuvent par leur silence, leur difficulté à communiquer avec les autres, leur différence qui les rend si sensible à tout ce qui les entoure. Jacky, c’est au premier regard un corps gonflé de muscles avec des yeux d’enfant, perdus, affolés, timides. Capable d’une grande violence avec les hommes comme d’une grande gêne avec les femmes qui lui plaisent, Jacky semble revenir de loin, si loin. Titan au coeur fragile, il cache un lourd secret. Dès les premières images du film suinte le malaise dans une campagne glauque. A entendre ceux qui nous bassinent avec leur envie de quitter définitivement la ville pour vivre loin à la campagne, pour sa « qualité de vie », grand terme à la mode repris par les magazines « In », image d’épinal, il faut croire que, décidément, ils n’y ont jamais grandi. Dans une maison perdue dans les champs au milieu de rien avec au loin la vue splendide sur la centrale nucléaire… Se lever aux aurores pour prendre le seul bus du matin qui me conduit à l’école et attendre que les portes s’ouvrent. Descendre à la ferme chercher le lait avec une voisine, partir en vélo seule à travers champs pour ne plus entendre les cris et les pleurs à la maison. Et les gens tristes et aigris du voisinage qui s’observent et se convoitent par ennui les longues soirées d’hiver. Et n’avoir qu’une envie: foutre le camp d’ici. Il faut l’avoir connu des années durant, avoir grandi au milieu de ça pour ressentir ce sale frisson parcourir l’échine bovine lorsqu’on entend la voix off sur les premières images brumeuses de Bullhead nous dire en flamand que le plus honteux des secrets, celui qu’on voudrait oublier, finit toujours par éclater un jour. On sait déjà à cet instant que l’on va descendre dans les profondeurs sinistres et moites de l’arène avec Jacky.

Le petit frigo de Jacky est rempli de flacons. Chaque jour, il sort la seringue et l’élastique et fait son petit mélange, son « Redbull » fait maison: Jacky s’injecte des hormones bovines. Qui gonflent ses muscles, toujours plus. L’acteur Matthias Schoenaerts a pris 27 kg pour ce rôle et remplit l’écran par sa présence spectaculaire. Sa prestation est ahurissante. Pour échapper à un destin tragique, Jacky se pique encore et encore pour surmonter et combler un drame qu’il a vécu enfant. Ce qu’il a subi est effrayant: « Je suis comme ces boeufs »avoue-t-il à son ami d’enfance. On comprend qu’il ne vit plus depuis ce jour. Ce jour où l’on a fracassé l’adulte, l’homme en devenir chez le petit garçon qu’il était encore alors. Non, il ne vit plus, il survit. Jusqu’au dernier moment, jusqu’à ce dernier plan. Le dernier quart d’heure secoue comme un shaker mon corps de sanglots. Je vois Jacky, fébrile,  s’injecter le contenu de tous les flacons, les uns après les autres. Je ne peux plus m’arrêter de pleurer. Il ne peut plus s’arrêter de se piquer jusqu’à ce qu’ils soient tous vides. Coktail molotov qui agite son corps animal de soubresauts sauvages, incontrôlables. Jacky est devenu une bombe humaine à retardement jusqu’à l’explosion finale des sentiments, de la honte, de la douleur de ne pas être complètement soi-même. Et alors que tout le monde se lève dans la salle pour retourner vaquer à ses diverses occupations, rester là, en pleurs, tapie dans un siège rouge sang.

Posté par Miss Nelson le 18/03/2012

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Classé dans La salle obscure